Carnaval
1980

Martine Doytier, « Carnaval », 1980, huile sur toile, 176 x 120 cm.
Collection Étienne et Jean-Francis Cordone, Nice. MD25.

En janvier 1980, le Comité des Fêtes de la Ville de Nice, organisateur des festivités annuelles de Carnaval, commanda à Martine Doytier l’affiche de l’édition de 1981.

Il est important de savoir que, jamais, l’affiche du Carnaval n’avait été réalisée par une femme. En effet, par tradition, tous les rôles créatifs de cette manifestation étaient réservés aux hommes, les femmes assuraient les tâches d’exécution et de fabrication et étaient invitées à parader sur les chars lors des défilés carnavalesques. Ainsi, Annie Sidro, fille et petite-fille de carnavaliers en charge de la création du Char du Roi depuis des décennies, ne put leur succéder à ces fonctions, étant une femme. Aussi décida-t-elle  de devenir l’historienne des Carnavals, de Nice et du monde.

C’était donc une petite révolution dans ce milieu que de confier la création de l’affiche à une artiste femme. Martine Doytier accepta le challenge avec enthousiasme. Elle décida de renouer avec la grande tradition picturale des artistes Alexis et Gustave-Adolphe Mossa qui créèrent d’extraordinaires dessins, illustrations, maquettes et affiches de Carnaval à l’opulence rabelaisienne et à la somptuosité graphique et plastique toujours inégalée.

Martine se plongea avec ferveur dans l’étude historique et iconographique de ce sujet dont elle n’était pas spécialiste. Elle s’appuya sur l’ouvrage d’Annie Sidro, « Le Carnaval de Nice et ses fous », fut aidée dans ses recherches par le conservateur du Musée Masséna de Nice et par Étienne Cordone, spécialiste du sujet qui lui fournit des informations fort utiles.

Elle choisit, après avoir réalisé de nombreuses esquisses et dessins préparatoires, de représenter l’arrivée du Roi Carnaval par la plage de Nice, avant son couronnement.  Il porte donc une coiffure populaire et traditionnelle et non sa couronne. Son étole le rattache au costume d’Arlequin, le valet le plus célèbre de la Commedia dell’arte italienne, affirmant ainsi ses origines populaires. Sa veste est toutefois somptueusement brodée d’or et garnie de pierres précieuses et de belles dentelles.

On ne sait si sa face joufflue et joviale est un signe de bonté ou si elle annonce des événements à craindre. Ce Roi gargantuesque sourit-il avec bienveillance ou montre-t-il ses dents pour effrayer le petit peuple ? Que fait-il de ces Polichinelles tout de blanc vêtus qu’il tient en équilibre dans ses mains et qu’il place sous le feu du canon à confettis ?

L’aigle royal niçois, tient dans ses serres les boulets-collines rappelant l’histoire de Nice. Il plante son regard dans celui du Roi, prêt à défendre la ville de Nice contre ce turbulent personnage venu de la mer. En face de lui, la noire ratapignata (1), son exact contraire, rappelle que la vie nocturne est intense et ne doit pas être négligée.

Aux pieds du Roi, les carnavaliers mettent la dernière main à sa somptueuse couronne. L’un d’eux est Alexandre Sidro, le père d’Annie, grand défenseur des traditions carnavalesques et qui régna en maître incontesté sur la création du char du Roi de 1964 à 1980.

Sur la plage et dans la Vila-Vielha (2), la fête bat son plein ! On berne le paillassou (3) en le projetant dans les airs, on souffle dans les cougourdons musicaux, on frotte le petadou (4) et on chante à tue-tête dans la grande tradition du Charivari. Pendant ce temps, des ânes désarçonnent des militaires en grand uniforme, une petite niçoise apporte du mimosa et un avion brinquebalant atterrit tant bien que mal en bousculant des petits Pierrots effrayés.

Sous les acclamations de la foule, Madame Carnaval est de retour de Gairaut avec ses vingt-quatre bébés symbolisant les vingt-quatre précédents carnavals, reprenant le thème de l’un des chars du défilé de l’année 1897 qui célébrait de 24e anniversaire du Carnaval de Nice.

Cette fresque populaire a été peinte par Martine Doytier pendant toute l’année 1980. C’est un grand tableau, qui a les dimensions exactes de l’affiche qui en sera tirée en sérigraphie, dont la minutie de la touche picturale digne des miniatures médiévales laisse pantois.

L’œuvre Carnaval de Martine Doytier est à présent entrée dans l’histoire du Carnaval de Nice et constitue une référence à plusieurs titres : par sa générosité et son opulence festive ; par la place donnée à une artiste femme dans le Carnaval ; par la rupture que provoqua la réintroduction de la tradition dans un Carnaval moderne et par le talent incontesté de l’artiste qui l’a créée.

Notes :
1 : Chauve-souris
2 : Vieille-Ville
3 : pantin rempli de paille
4 : Tambour à friction populaire