Le Déjeuner sur l'herbe
1972

Martine Doytier, « Le Déjeuner sur l’herbe », 1972, huile sur toile, 38 x 46 cm.
Collection Reynier, Cucuron. Inv. MD17.

Depuis la Renaissance, le thème du repas champêtre a été particulièrement prisé par les artistes. Giorgione (ou peut-être Le Titien…) peignit son Concert Champêtre vers 1509 dans lequel deux femmes nues accompagnent deux hommes richement vêtus. Édouard Manet s’en inspira pour peindre son Déjeuner sur l’herbe qui fut jugé scandaleux, car aucun sujet mythologique ne venait justifier la présence d’une femme nue accompagnée de deux hommes vêtus.

Beaucoup d’autres artistes ont sacrifié à cette tradition de la discussion par œuvre interposée. Paul Cézanne précéda Manet, Claude Monet répondit à Manet, Pablo Picasso réinterpréta l’œuvre de Manet de tant de façons, jusqu’à Jean Renoir qui le transposa au cinéma en 1959 et Alain Jacquet en sérigraphie mécanique en 1963.

Martine Doytier s’inscrit-elle dans cette coutume ? Elle connaissait certainement le détail de ce dialogue artistique mais sa manière de traiter le sujet est différente et plus austère que chez tous ses prédécesseurs.

Tout d’abord, il n’y a pas de personnage féminin dénudé. Ici, les femmes portent un foulard, leurs corps sont entièrement couverts et les vêtements des personnages font penser à des tenues d’Europe centrale. Quant au déjeuner lui-même, soit il n’est pas encore servi, soit il est l’illustration de la pauvreté des personnages. En tout et pour tout, il n’y a qu’une tranche de pain, tenue dans une main, et une seule petite bouteille sur la nappe blanche. Toutes les assiettes sont vides et pas de sac de provisions à proximité qui laisserait prévoir l’arrivée de victuailles.

Comme dans tous les tableaux de Martine, les visages sont graves, les regards pensifs et aucun dialogue ne semble engagé. Les arbres sont presque monochromes et semblent parfois avoir été brûlés. Le ciel est lourd et la tonalité générale des couleurs du tableau laisse planer une sensation de froid. Seul le petit village, au détour de la rivière, est éclairé par un chaud rayon de soleil.

Il faut noter le souci du détail dans la peinture de ce village. On est déjà bien loi du traitement de celui du tableau Un Dimanche à la campagne, peint un an plus tôt et que dire des arbres qu’elle a appris à peindre avec grand soin.

Que veut donc nous dire Martine avec ce Déjeuner ? Peut-être veut-elle nous faire partager un moment de sérénité car aucune tristesse ne marque les expressions. Martine peint depuis une année et ses œuvres sont de plus en plus retenues, silencieuses, voire méditatives. C’est donc très certainement à la réflexion intérieure et à la quiétude que Le Déjeuner sur l’herbe nous invite.