Les Autres
1976

Martine Doytier, « Les Autres », 1976, huile sur toile, 130 x 97 cm.
Collection Famille Salgé, Montlouis-sur-Loire. MD38.

Les Autres a été peint peu après que Martine Doytier ait participé au Concert Fluxus organisé par Ben au Théâtre de Nice le 27 mai 1976.

À Nice, pendant les années soixante, le mouvement artistique international nommé Fluxus trouva en la personne de Ben un représentant particulièrement actif et créatif. Autour de lui, de nombreux artistes comme Robert Filliou, George Maciunas ou George Brecht mais aussi Serge III, Robert Erebo, Marcel Alocco, Daniel Biga et de très nombreux autres donnèrent vie à cette forme d’expression artistique qui mêle théâtre, art, vie et remet radicalement en question le statut de l’œuvre. Le Concert Fluxus est l’une des formes d’expression les plus spectaculaires de Fluxus. Il consiste en la mise en scène de petits événements du quotidien, de tout ce qui n’est pas considéré comme art. Fluxus transfigure leur statut en les présentant sous la forme de courtes pièces que des « acteurs » peuvent interpréter librement.

L’une des pièces données lors du Concert Fluxus du 27 mai au Théâtre de Nice demandait à sept acteurs de faire face au public en ayant une bouteille à moitié pleine posée sur la tête. Le tableau de Martine représente les sept personnes vues de dos, de gauche à droite : Ben, Liliane Fendler-Bussi, Alice Heyligers, François Goalec, Marc Sanchez, Martine Doytier et Frédéric Altmann.

En réalité, comme l’indique son titre Les Autres, ce sont les spectateurs et non les acteurs qui constituent le sujet principal de cette œuvre, car Martine nous montre ce qu’elle voit depuis la scène. Regardons de plus près cette foule, ces « autres » qui semblent si peu intéressés par ce qui se déroule sur scène.

Au fond de la salle à gauche, on trouve Michel Salgé, qui porte la même tenue que dans le tableau À l’Usine, accompagné de ses petits chiens qu’il tente de soigner en leur donnant des gouttes. À côté de lui, une jeune femme avenante vient de se maquiller et refuse les avances d’un jeune homme empressé et élégant qui porte au cou le célèbre bijou Lame de rasoir créé par Jean Dinh Van quelques années auparavant, en 1970.

Devant  la jeune femme au débardeur rouge, un ouvrier à casquette et boîte à outils ouverte déguste des maquereaux directement dans leur boîte de conserve. Devant lui, un amateur de nus féminins apprécie le numéro 4 de la revue Porno 76 qui montre « tout, tout, tout », ce que semble également apprécier le petit enfant qui regarde par-dessus son épaule. Au bout de la rangée, on est plus sérieux et on y parle d’art. Un respectable monsieur, grand mutilé de guerre et décoré de la Légion d’honneur, s’intéresse au tableautin qu’est en train de peindre d’après nature une vieille dame élégante qui travaille en gants de dentelle noire.

À l’extrémité gauche du rang précédent, c’est une famille réunie autour d’une télévision qui attend l’ouverture des programmes de la toute nouvelle chaîne Antenne 2 dont le logo a été créé par l’artiste Georges Mathieu. Commentent-ils la pertinence artistique de ce logo en le comparant à celui créé au même moment par Jean-Michel Folon ou attendent-ils tout simplement de regarder le film du soir ?

Dans leur dos, Ben se fait étrangler par un artiste qui semble être le performeur René Pietropaoli. Au centre, un prêtre imperturbable dit son rosaire sans se soucier d’intervenir autrement que par la prière. Peut-être est-il gêné par les effusions dont un homme aux oreilles rouges et à la chemise en dentelle gratifie un jeune homosexuel à qui il pose une main sur l’épaule ? Le maquillage du jeune homme est particulièrement soigné et ses faux cils sont un véritable spectacle. Ses bretelles à fleurs sont assorties à son sac à poignée de dentelle noire et sa barbe naissante est sous contrôle grâce au matériel contenu dans le petit sac.

Devant eux, un personnage en blouse traditionnelle brodée d’Europe centrale tente de réveiller un spectateur endormi. Au premier rang, un homme tente d’acheter une œuvre de Ben au tiers de son prix tandis qu’un affamé dévore son pique-nique composé d’un sandwich au saucisson, d’un poulet encore à découper, d’œufs durs, de gousses d’ail, de tomates et d’un camembert, le tout accompagné d’une bouteille de vin rouge de table.

Sur la gauche du premier rang, une grande place est donnée aux deux jeunes femmes submergées par les jeux et les cris des petits enfants qui les entourent. Une petite fille est fière de son nombril, un petit garçon est content d’avoir trouvé un pistolet dans un paquet de Bonux, un bébé en chemise de l’armée américaine veut à tout prix que sa maman lui donne le sein qu’il dévoile. On joue aux grimaces, on se peint le visage et la pauvre maman en chemise blanche ne s’aperçoit pas qu’une main preste est en train de voler son argent dans son porte-monnaie.

Enfin, c’est l’artiste et performeur Jacques Pineau que l’on reconnaît sur la droite grimpant au rideau de scène, peut-être pour tenter de s’échapper de ce monde si matérialiste.

Quel extraordinaire public est venu assister à ce Concert Fluxus ! Martine nous propose un véritable portrait de la société humaine. Et dans ces Autres qu’elle contemple comme un spectacle, elle laisse la liberté à chacun et à chacune de s’y reconnaître.